Le Fécalisme – l’évolution du capitalisme
Il y a quelques années, Cory Doctorow a mis le doigt sur un malaise que nous étions beaucoup à ressentir : l’enshitification ou l’emmerdification en bon françois.
Son constat dépeint le destin des plateformes numériques. Elles commencent par séduire les utilisateurs avec un excellent service. Puis, une fois les utilisateurs captifs – grâce aux effets de réseau – elles se mettent progressivement à privilégier leurs clients professionnels. Enfin, lorsqu’elles occupent une position suffisamment dominante, elles finissent par presser tout le monde : les fournisseurs comme les utilisateurs. Le service se dégrade, les prix augmentent, les publicités prolifèrent. Jusqu’à ce que les utilisateurs partent… vers une autre plateforme qui suivra exactement la même trajectoire.
On a tous connu une de ces plateformes. Le concept est clair, mais incomplet : l’emmerdification n’est plus le propre des plateformes numériques… L’enshitification s’est étendue à l’ensemble de l’économie — à tel point qu’on ne peut, à mon sens, plus vraiment parler de capitalisme.
Bienvenue donc au siècle du Fécalisme : celui où les biens et services deviennent médiocres parce que les entreprises ont compris qu’il était plus simple d’extraire de la valeur que d’en créer.
Le capitalisme récompensait la création
Le capitalisme classique possédait une logique relativement simple : pour gagner davantage, il fallait produire mieux. Mervin Kelly, l’iconique président des Bell Labs, le disait de façon très simple, pour innover, il faut proposer quelque chose de meilleur, moins cher, ou les deux. Avec les mots d’aujourd’hui : il fallait créer de la valeur.
Un fruit meilleur au goût, une machine plus rapide, un logiciel qui fait gagner du temps — le profit arrivait ensuite, comme la récompense (parfois disproportionnée, souvent mal répartie) de cette création.
Aujourd’hui la donne a changé. La croissance ralentit un peu partout. En Occident depuis longtemps, en Chine plus récemment. La raison derrière ça ? Je n’en sais rien, je constate seulement que créer de la valeur nouvelle est devenu plus difficile qu’avant.
Le fécalisme récompense l’extraction
En 2005, on prédisait que des innovations importantes dans les business models étaient à attendre. On les a bien eues, mais pour le coup on s’en serait bien passé.
Les avancées de la psychologie, de la neurologie, du marketing se sont traduites en dark patterns, en économie de l’attention (qui rend difficile de se concentrer), et astuces en tout genre pour vous faire acheter plus cher des biens et des services moins bons.
Le symptôme le plus visible du fécalisme est probablement l’abonnement.
Autrefois, on achetait un produit. Aujourd’hui, on loue son utilisation. Logiciels. Musique. Films. Jeux vidéo. Voitures. Imprimantes. Tout y passe ou presque. Si le but était de mieux répartir les bien disponibles, pourquoi pas, mais j’en doute ; parfois, des fonctionnalités déjà présentes dans le matériel sont bloquées de façon logicielle.
L’entreprise ne vend plus un objet. Elle vend un accès, une licence. Or, un accès peut être augmenté, réduit, suspendu ou renégocié à tout moment.
Le changement paraît minuscule. Mais il modifie profondément la relation économique. Posséder (même collectivement) quelque chose crée de l’autonomie. Louer crée de la dépendance. Or la dépendance est une formidable opportunité d’extraction.
Les fonds de capital-risque, de plus en plus nombreux, ont industrialisé ce raisonnement. Le cycle classique est désormais bien rodé :
- lever des fonds
- croître à perte pour capturer des parts de marché
- atteindre une position dominante
- monétiser agressivement les utilisateurs captifs
L’enshitification fait partie du business model, et elle se décide dès la première levée. Tous les secteurs sont touchés.
Au quotidien
Le fécalisme, s’il est parti du secteur de la tech, à maintenant contaminé tous les pans de l’économie —tous les secteurs sont touchés.
Le tertiaire
Le numérique, on l’a dit, est le terrain d’origine de l’enshitification. Les plateformes numériques, les GAFAM, vous connaissez la musique, je vous l’épargne pour cette fois. Mais il a développé une variante particulièrement intéressante : la fabrication artificielle de la rareté. J’en parlais dans mon article sur les DRM, mais en bref, la donnée numérique est, par nature, copiable à l’infini et à coût quasi nul — un problème pour quiconque veut en faire un produit. La réponse de l’industrie s’appelle DRM, des verrous techniques qui transforment une ressource fondamentalement abondante en quelque chose d’artificiellement rare, contrôlé, et révocable. La rareté n’existe pas dans la nature du produit, elle a été construite juridiquement et techniquement par-dessus. Emmerdification.
L’industrie
L’industrie n’échappe pas à la règle, et l’électroménager en est l’illustration la plus flagrante. On a longtemps fabriqué des machines pour qu’elles durent… trop longtemps, du point de vue des actionnaires. Un client qui garde son lave-linge 20 ans, c’est un client qui n’achète pas. La solution ? Ne plus fabriquer des machines pour qu’elles durent vingt ans. Emmeridification.
Les pièces détachées, quand elles existent, coûtent souvent presque aussi cher qu’un appareil neuf. La grande majorité des objets ne sont plus pensés pour être réparés — malgré une raréfaction des ressources de plus en plus difficile à ignorer. Sans surprise, l’industrie cherche à se rapprocher des modèles SaaS : de la possession vers l’usage, et si possible vers l’abonnement (coucou le secteur automobile avec les LOA et autre leasing). Il faut des revenus récurrents, et il les faut maintenant. Emmerdification.
Je suis peut-être dur, toutes les entreprises n’ont pas forcément fait ce choix consciemment. Certaines n’ont juste pas eu le choix ; faire des machines moins fiables, ça veut souvent dire des machines moins chères, et donc plus accessibles et plus vendues.
En outre, du point de vue du consommateur, changer de machine plus souvent, c’est s’assurer d’être « à la pointe » de la technologie. La conséquence est la même, on est de plus en plus confronté à des produits qui ne durent pas et qui finissent par nous revenir très cher.
Le secteur primaire
Même le vivant n’échappe pas à la règle. Historiquement, un agriculteur pouvait ressemer une partie de sa récolte l’année suivante —c’est ainsi que l’agriculture a fonctionné pendant des millénaires. Ce n’est aujourd’hui plus le cas.
D’abord par la génétique elle-même : la majorité des semences commerciales sont aujourd’hui des variétés F1, dont la première génération est performante mais dont la descendance perd ses qualités ; il faut racheter chaque année. Ensuite par le droit : aux US, les semences génétiquement modifiées sont couvertes par des brevets, et les contrats imposés aux agriculteurs qui les achètent leur interdisent explicitement de garder une partie de leur récolte comme semence pour l’année suivante. Des entreprises comme Monsanto (racheté depuis par Bayer) ont ainsi engagé des centaines de procès contre des agriculteurs accusés d’avoir ressemé sans autorisation. Le vivant, qui se reproduit gratuitement par nature, a été rendu artificiellement dépendant d’un achat récurrent ; exactement la même mécanique que l’abonnement logiciel, appliquée à une graine.
Et maintenant ?
Nous sommes donc dans un millénaire où l’on passe sa vie au travail à produire de la médiocrité pour la servir aux autres — pas si étonnant que la dépression et la perte de sens progressent en même temps.
Je vois tout de même une lueur d’espoir. Si les entreprises innovent moins, d’autres acteurs semblent avoir pris la relève ; le logiciel libre et l’open hardware sont de plus en plus fréquent, et prennent le pari inverse : créer de la valeur durable sans en faire une rente. Même certaines entreprises s’y mettent : des initiatives comme Fairphone ou Framework montrent qu’une autre voie est possible puisqu’elles trouvent leur public —souvent chez des consommateurs lassés de se faire presser.
J’espère que les prochaines décennies ne consisteront pas à inventer de nouveaux moyens de vendre davantage, mais mis au profit de trouver de nouvelles façons de fabriquer des choses qui méritent encore d’être achetées.