Pourquoi se concentrer est devenu un acte militant
Nous sommes au début des années 2000.
Les GAFAM —Google, Amazon, Facebook (devenu Meta), Apple et Microsoft— se développent à grande vitesse. Leur promesse est simple : rendre le numérique plus pratique, plus accessible, connecter le monde pour se comprendre. En arrière-plan, un autre modèle s’installe, plus discret : capter notre attention pour la transformer en valeur économique.
Vingt ans plus tard, presque tout le monde s’y est mis.
Aux GAFAM se sont ajoutées les industries du divertissement : plateformes de streaming, jeux vidéo, réseaux sociaux, et ce que j’appelle désormais le néscroll —ce défilement sans fin qui ne vise ni l’information ni le plaisir, mais l’occupation permanente de l’esprit.
Toutes se disputent la même ressource limitée : notre attention. Et toutes embauchent les meilleurs ingénieurs, designers et chercheurs pour l’exploiter.
Nous sommes entrés dans ce que Shoshana Zuboff appelle le capitalisme de surveillance. Le terme est politiquement utile, car engageant, mais je lui préfère ici celui d’économie de l’attention.
Parce qu’au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit : non pas seulement de données, mais du vol silencieux de notre capacité à nous concentrer, réfléchir, prendre du recul.
Une sollicitation permanente de l’attention
L’économie de l’attention repose sur un principe simple : maximiser le temps d’engagement.
Plus on reste longtemps sur une plateforme, plus elle génère de la valeur —publicité, données, influence.
Pour y parvenir, les contenus sont conçus pour être rapides, émotionnels et addictifs : notifications constantes, défilement infini, vidéos courtes, récompenses aléatoires. Tout est pensé pour court-circuiter notre attention volontaire et stimuler nos réflexes.
Gloria Mark (2023) aurait mesuré une diminution drastique du temps moyen de concentration soutenue au travail, directement corrélée à l’omniprésence des outils numériques ; si notre attention peut être entrainée, sans cesse interrompu, le cerveau s’adapte et devient performant pour le zapping, mais perd en capacité de concentration prolongée. On pert alors la capacité d’effort cognitif et de tolérance à l’ennui —des compétences pourtant centrales pour apprendre, réfléchir et créer.
Glissement personnel
J’ai été diagnostiqué enfant avec un trouble de l’attention, mais faute de personnel spécialisé là où je vivais, il n’a jamais été pris en charge.
Comme beaucoup, j’ai fait sans. J’ai tenté de masquer ce trouble, d’en limiter les effets, de le contourner par différentes techniques, avec des succès variables selon les périodes.
Et pendant longtemps, j’ai cru que j’avais trouvé la solution.
Toujours doté d’une forte curiosité, j’ai commencé, vers 2019 à me documenter sur une multitude de sujets qui m’intéressaient. Très vite, c’est devenu une drogue respectable.
Sous prétexte que j’avais besoin d’en savoir toujours plus, je réduisais au minimum les temps morts. Une vidéo ou un podcast m’accompagnait partout : en cuisinant —moment qui était pourtant pour moi un sas de décompression après le travail— dans la voiture, dans les transports, et parfois même sous la douche.
J’ai toujours été allergique à l’ennui. Le numérique m’avait offert la solution parfaite : une infinité de sujets passionnants, toujours disponibles, et moins culpabilisant que la switch.
Puis, presque sans m’en rendre compte, quelque chose a changé.
Mes performances au travail ont diminué. Je m’investissais moins à la maison. Je préférais écouter plutôt que discuter.
Inconsciemment, je fuyais même certaines conversations ! Je n’étais plus en train d’apprendre, je consommais du contenu.
Et le trouble que je pensais maîtriser avait repris le dessus, amplifié par un environnement conçu pour l’exacerber.
De l’expérience individuelle à la conclusion collective
Ces dernières années, j’ai vu fleurir sur le web un nombre croissant de personnes se reconnaissant dans le TDAH, avec un certain scepticisme initial : ce nombre ne pouvait pas avoir autant augmenté. C’était forcément une nouvelle génération peu encline à l’effort (#vieuxcon). J’avais tort. Si les prédispositions existent, l’environnement joue un rôle tout aussi déterminant.
L’économie de l’attention crée précisément un environnement cognitif pathogène, qui reproduit et amplifie des comportements associés au TDAH : impulsivité, recherche de nouveauté, difficulté à soutenir l’effort, fuite de l’ennui.
Le problème n’était pas seulement individuel. Il est systémique. Et quand je vois les dégâts à l’âge adulte, je m’inquiète pour les générations à venir qui grandissent avec ce paradigme.
Des travaux publiés dans JAMA Pediatrics (Christakis et al., 2018) établissent un lien clair entre exposition précoce aux écrans rapides et troubles de l’attention ultérieurs.
L’environnement numérique dominant est délétère pour notre attention.
Reprendre la main
Cette prise de conscience mène à une conclusion simple : ce n’est pas une fatalité.
L’économie de l’attention agit comme un courant puissant. Il est difficile de lutter à contre-courant, mais il est encore possible de sortir de l’eau.
Reprendre le contrôle de son attention implique de renoncer à l’idée que l’esprit doit être occupé en permanence.
Accepter les pauses, le silence, voire l’ennui —aussi inconfortable soit-il au début— devient un acte de résistance.
Et surtout, comprendre que pour gagner la bataille de l’attention, il ne faut pas combattre sur le terrain choisi par l’adversaire.
J’ai supprimé l’accès à YouTube sur mon téléphone, ainsi que mes abonnements aux podcasts.
Désormais, je consulte les contenus quand je le décide, dans un temps dédié. Les sujets ne viennent plus à moi : c’est moi qui vais vers eux, quand je le choisi, en maitrisant le temps que j’y passe.
J’ai découvert que c’est souvent quand on n’a pas de stimulation extérieur (sur mon vélo, sans écouteur par exemple), que surgissent les bonnes idées.
C’est là qu’on prend du recul, qu’on anticipe, qu’on pense tout simplement.
Ayant connu l’internet des années 2000 —celui des blogs et des forums— et ayant fui le monde réel comme bon nombre d’adolescent, à cause de harcèlement, mais aussi d’un manque de personnes possédants mes passions de geeks, j’avais du mal à envisager une coupure totale avec le numérique. Mais enfait la réponse n’est peut-être pas aussi radicale et peut-être qu’elle était devant moi depuis des années : la déGAFAMisation.
On savait déjà que les GAFAM était mauvais. Pas par malveillance individuelle, mais par logique économique, et la meilleure façon de lutter collectivement, c’est de ne pas utiliser leurs services. Framasoft avait commencé le travail avec sa campagne dégooglisons internet. J’avais commencé ma déGAFAMisation il y a longtemps, remplaçant certains services : MacOS/Windows → Linux, Gmail → Proton Mail, Amazon → FNAC ; j’allais devoir à présent aller plus loin. J’ai maintenant de bonnes raisons pour me passer de certains services. Perdre en facilité, gagner en liberté, en indépendance, en clarté mentale.
Interopérabilité ou enfermement
Avec l’emmerdification croissante des plateformes, une chose devient évidente : l’interopérabilité n’a jamais été aussi importante. Des protocoles ouverts, standard, libres.
La décentralisation des serveurs, est une première étape importante, mais ce n’est peut-être que le premiers pas. Je rêve du jour où les protocoles et algorithmes seraient modulaire : être capable de choisir son algorithme de recommandation. Être capable de l’intégrer sur des plateformes comme Mastodon, ou Peertube. En choisir un différent pour le perso et pour le travail. Je ne sais pas si certains y travaillent aujourd’hui, j’espère.
Conclusion
Aujourd’hui, j’ai retrouvé suffisamment d’attention pour enfin sortir ce billet de ma tête.
Je ne prétends pas que mes solutions fonctionnent pour tout le monde, mais ça peut être des pistes intéressante dans le voyage personnel de chacun. De mon côté, je compte pousser l’expérience encore plus loin, en tentant de trouver des alternatives au smartphone, mais ce sera pour une prochaine fois, quand j’aurai pris davantage de recul.
Ă€ retenir
- Se séparer des plateformes qui se battent pour notre attention
- Retrouver une temporalité numérique choisie, et non subie
- Accepter de perdre en facilité pour gagner en liberté
- Miser sur l’interopérabilité pour ne pas se retrouver piégé
Et vous ?
Quelles sont vos techniques pour ne pas vous laisser aspirer par l’économie de l’attention ?