Voyage Ergonomique : Bépolar et philosophie Ergo‑L
Les machines à écrire nous hantent encore. Sur le clavier, ça se voit comme le nez au-dessus du visage.

Les zones rouges, ce sont les zones héritées des machines à écrire : les touches sont décalées. Les autres touches, ajoutées pour les ordinateurs, sont disposées en matrices —plus organisées, mais surtout, plus pratiques.
Mais ce n’est que le début.
Les « touches mortes », vous savez, comme l’accent circonflexe en Azerty : on tape la touche, il ne se passe rien, puis on tape une autre touche (comme un e), et l’accent apparaît. C’est une mécanique des machines à écrire —la première touche servait à imprimer l’accent sans faire avancer le chariot, de sorte que la deuxième touche, la lettre, soit apposée au même endroit. On s’épargnait ainsi une touche dédiée par lettre accentuée.
Un autre exemple ? Les machines à écrire nécessitaient une grande alternance des mains pour éviter de bloquer les marteaux en activant des touches adjacentes. Des dispositions comme Dvorak —ou Bépo, qui s’en inspire— ont hérité de cette contrainte. Pourtant, activer deux touches adjacentes, pour peu qu’elles soient bien positionnées, c’est l’un des enchaînements les plus confortables… sur un clavier.
Toutes ces contraintes héritées des machines à écrire font partie intégrante du mécanisme de base des dispositions « classiques » comme Azerty, Qwerty, et même Bépo. Mais que se passe-t-il si on change de paradigme et qu’on imagine une disposition pensée pour les ordinateurs ? Quelles sont les contraintes pertinentes pour l’utilisation d’aujourd’hui ?
Ce sont les questions que se sont posées les créateurs d’Ergo‑L, et en particulier Nuclear Squid, initiateur et chef du projet.
La philosophie Ergo‑L
Ergo‑L est une disposition conçue pour être confortable en français, en anglais, et pour faire du code. Pour y parvenir, ses créateurs ont dû trancher : qu’est-ce qui compte vraiment aujourd’hui ?
Leur réponse tient en quelques principes :
- les raccourcis clavier usuels (effectués à une main) sont des standards ; il faut conserver leur emplacement autant que possible ;
- les touches les plus accessibles contiennent les lettres sans diacritiques ;
- les diacritiques sont produits à l’aide d’une touche unique ★, sur laquelle je reviendrai ;
- une couche dédiée à la programmation regroupe les symboles fréquents en code, organisés de façon logique ;
- les roulements confortables sont recherchés et privilégiés face à l’alternance des mains.
On organise donc la frappe en plusieurs couches, chacune ayant une utilité : lettres, typographie, symboles. C’est l’opposé du paradigme Bépo, qui cherche à tout mettre en accès direct quitte à positionner certaines lettres trop loin. À la place, ce sont les touches qui viennent sous les doigts.
C’est une approche moderne de la dactylographie, où les contraintes des machines à écrire ne sont plus retenues ; où l’on fait table rase du passé pour imaginer des solutions simples et élégantes.
Je suis convaincu sur le papier, mais concrètement, comment ça marche ?
La couche « alpha » α
C’est le nom qu’on donne aux touches accessibles en direct. Elles sont uniquement présentes sur les 30 touches les plus accessibles : 5 touches par doigt sur 3 colonnes —les mêmes que celles utilisées par Azerty et Qwerty pour les lettres. L’avantage : pas de touche comme le É de Bépo, parfois mal reconnue pour les jeux ou les raccourcis clavier personnalisés.
La touche typographique ★
La touche typographique est une touche magique.
On n’utilise plus de machine à écrire, donc on s’affranchit de la contrainte historique : une touche morte, un seul diacritique. La touche ★, elle, ne se cantonne pas à une seule action. Elle donne accès à tous les caractères nécessaires à la frappe du français : accents grave, aigu, circonflexe, tréma, cédille, mais aussi les ligatures (œ æ), et un certain nombre de tirets dont les tirets (demi-)cadratins cher à ChatGPT.
Comme le dit un ergonaute : avec la touche ★, on a deux fois plus de caractères sur la ligne de repos —et ça, c’est formidable.
C’est cette addition qui permet d’être à la fois efficace en français et en anglais. Il n’y a plus besoin d’arbitrer entre une lettre avec accent (qui privilégie le français) et une lettre sans (mécaniquement plus fréquente en anglais). Les deux coexistent, chacune à sa place.
La couche AltGr
Dédiée à la programmation, elle regroupe les symboles fréquents en code. Hasard fortuit : il y en a 30 —soit le même nombre que les touches principales.
Les caractères sont organisés de façon logique et cohérente : les paires sont regroupées (() {} [] <>), les opérateurs ensemble, et la navigation dans Vim est pensée pour être naturelle sans remappage. Tout cela est bien mieux expliqué dans l’article de Kazé : Vim pour les Ergonautes.
Ergo‑L ? Pas encore.
Le problème, à l’époque, c’est qu’Ergo‑L n’est pas stable. La disposition est en plein développement et connaîtra encore plusieurs changements importants. Je ne me vois pas apprendre une nouvelle disposition tous les quatre matins au risque de perdre en productivité au travail.
En revanche, le groupe derrière Ergo‑L, conscient qu’il n’existe pas de disposition idéale, développe plusieurs outils :
- Kalamine : un générateur de pilote cross-platform ;
- un analyseur (en cours d’intégration à Kalamine, travail initié par votre serviteur), permettant de repérer rapidement les défauts d’une disposition ;
- ducktypist : un composant web pour apprendre une disposition, réutilisant les fichiers générés par Kalamine.
Il n’en faut pas plus pour me motiver à contacter les développeurs.
Bépolar
L’idée est simple : capitaliser sur mon apprentissage de Bépo pour en faire une variante suivant les préceptes d’Ergo‑L. Un investissement faible pour vérifier si la promesse tient —réduire le nombre de touches pour augmenter le confort— et rendre Bépo enfin compatible avec l’anglais.
Adapter une disposition, c’est bien plus simple que de partir de zéro. Mes contraintes étaient claires :
- rester le plus proche possible de Bépo ;
- garder les chiffres en accès direct (par préférence personnelle) ;
- supprimer les touches à diacritique comme
É Èpour rapprocher les touches trop excentrées ; - positionner les caractères restants de façon à minimiser les enchaînements inconfortables : bigrammes de même doigt, ciseaux, etc. ;
- adopter la couche AltGr développée par Ergo‑L.
Je n’étais pas le seul à avoir cette idée —d’autres avaient commencé, mais avaient fait des dispositions très personnelles, adaptées à leur usage. Je voulais quelque chose de plus universel : un outil que d’autres pourraient utiliser pour tester rapidement si la philosophie Ergo‑L leur convenait.
Je vous passe les détails de conception, mais cette période fut passionnante. Bépolar et Ergo‑L ont fini par se nourrir mutuellement. Je propose par exemple d’inclure le point d’exclamation dans les 30 touches confortables, en reléguant le tréma, peu usité, en double pression sur ★.
Ce qui me frappe immédiatement : correspondre en anglais n’est plus une contrainte. C’est un plaisir. La touche ★ n’a pas la meilleure position qui soit, mais elle ne représente que 4 % des frappes —et surtout, son existence libère d’autres touches, rendant la frappe bien plus confortable, que ce soit en français ou en anglais.
Venant de Bépo, l’apprentissage est remarquablement rapide. Deux jours pour retrouver mes repères et ma vitesse. Moins d’une semaine pour toutes les personnes que je connais qui y sont passées. Ma précision augmente aussi, ce qui me permet in fine de taper plus vite.
Et pourtant, je ne serai pas parmi les premiers à migrer vers Ergo‑L à sa sortie. Je resterai encore de longs mois sous Bépolar, redoutant de devoir tout réapprendre.
Pour les autres utilisateurs de la disposition, c’est un déclic. Je ne connais personne qui soit revenu en arrière. Certains ont continué vers Ergo‑L. D’autres sont restés sur Bépolar, satisfaits du compromis qu’il apportait —confort accru sans réapprentissage.
Ce qui est unanime, c’est la confirmation que la philosophie Ergo‑L fonctionne et améliore largement le confort de frappe.
Conclusion
Bépolar m’a appris une chose essentielle : la promesse d’Ergo‑L tient. Réduire le nombre de touches accessibles en direct, confier les diacritiques à une touche dédiée, organiser les symboles en couche logique —tout cela fonctionne. Et le vérifier n’a coûté que deux jours d’adaptation.
Ce qui est moins évident, c’est ce que Bépolar m’a aussi appris sur moi : qu’on peut être convaincu par une idée et quand même hésiter à franchir le pas. Ergo‑L était là, stable, prêt. Et j’ai quand même attendu.
Si j’ai fini par franchir le pas, c’est aussi pour intégrer d’autres changements importants —la disposition ne fait pas tout.