Voyage Ergonomique : À deux touches du bonheur
Si les machines à écrire nous hantent encore, j’étais en bonne voie pour devenir exorciste. Avec Bépolar, j’avais validé l’approche d’Ergo‑L ; j’étais convaincu que c’était une bonne solution pour mon usage. Il n’y avait plus qu’à faire un dernier effort et investir dans l’apprentissage de la disposition.
Ergo-L
Avec mon expérience d’apprentissage de Qwerty je savais à quoi m’attendre. Ou du moins c’est ce que je me figurais ; deux semaines à péniblement apprendre toutes les touches une par une. Puis, une fois prêt, une baisse de productivité temporaire.
C’est pourquoi, après plus d’un an de Bépolar, début 2024, à la sortie de la release candidate version 1.0 d’Ergo‑L, je me lance dans son apprentissage. J’utilise ducktypist. Je tiens une semaine, mais je n’avance pas comme les fois précédentes. Je peine. La raison ? Les roulements je pense. En Bépo(lar), les voyelles sont main gauche, et les consonnes, main droite. Il en résulte qu’on alterne les mains souvent, à chaque sylable. En Ergo‑L, les roulements sont privilégiés. Il en résulte que les voyelles sont réparties sur les deux mains. C’est déroutant. Pire, les lettres EN qui étaient sur les index au repos, se retrouvent sous les majeurs. C’est à la fois similaire et différent. Mon cerveau s’embrouille. Les lettres ENTR qui sont parmi les plus utiliées et qui s’enchainent dans toutes les directions m’embrouille également. Je n’ai pas de repère. Je finis par me dire que le moment n’est pas bien choisi, j’abandonne.
Après tout, même si je savais que la philosophie d’Ergo‑L fonctionnait, je l’avait implémenté dans Bépolar, et j’en était satisfait. Il a suffi d’une petite baisse de motivation, d’une semaine un peu plus chargée que prévu au travail pour me faire arrêter.
La philosophie n’était pas une motivation suffisante.
En Mai 2024, Ergo‑L sort en version 1.0 et est inclu dans XKB. Ça veut dire que c’est désormais un standard sous linux. Bientôt, toutes les distributions proposeront Ergo‑L à l’installation —et à l’usage.
Ça voulait dire la certitude de pouvoir utiliser Ergo‑L partout… Y compris sur mes serveurs.
C’était une motivation forte, et après l’été, je m’y suis remis.
Je faisais pas mal de MonkeyType à l’époque et j’ai donc gardé l’historique de mon apprentissage. Vous voyez ci-dessous le graph de ma progression en Ergo‑L. J’ai commencé MonkeyType après avoir « fini » duckTypist, l’outil développé par Ergo‑L pour apprendre la dispo.
Les roulements, c’est difficile à appréhender au début parcequ’on tape les touches une par une, le temps que la disposition rentre dans les doigts. Ensuite, ça devient grisant. On à l’impression de faire des vagues sur son clavier, de suivre un rythme régulier mais pas uniforme. C’est très satisfaisant. Au bout d’un mois, je suis à ~60 mpm, c’est largement suffisant pour travailler. Puis, ça continue à monter.
Je suis content d’avoir fait le grand saut. En y réfléchissant, ce n’est que parce qu’Ergo‑L est intégré dans XKB que je l’ai fait. J’hésitais à y proposer Bépolar ; cette expérience me fait penser que ce n’est pas une bonne idée —je décide de ne pas le faire.
Variante A ou Angle‑Mod
Le truc que je n’ai pas précisé, c’est que quitte à perdre mes habitudes et à changer de dispo, je me suis dit que j’allais essayer une méthode qui tourne pas mal sur la communauté des clavier. La variante A.
L’idée est simple, mais pas facile à expliquer. En dactylographie, chaque touche est associée à un doigt.
Sur un clavier décalé, les claviers « classiques », le décalage des touches induit un mouvement des doigts inconfortable : on a les doigts qui bougent en \\. Ce n’est pas symétrique, et ça casse un peu les poignets. Il en résulte que la main droite suit un mouvement bien plus naturel et confortable. Une punition de plus pour les mains gauches mal aimées.
L’idée de la variante A, c’est d’utiliser la touche supplémentaire sur les claviers européen, les fameux claviers ISO, pour corriger cette posture.
Mais pour ce faire sans dégrader la disposition, il faut décaler les symboles égalements.
On passe alors d’un mouvement en \\ à un mouvment en /\, certains y voient un A —c’est l’angle-mod.
Avec cette variante, la position de frappe se rapproche de celle d’un clavier ergonomique. C’est un gain énorme en confort, et ça rend l’utilisation d’un clavier ISO acceptable.
C’est le détail qui permet de profiter du clavier de sont ordinateur portable. Plus besoin de se déplacer avec un clavier ergonomique.
Cerise sur le gateau, la touche la moins confortable, la touche B n’est plus utilisée pour les lettres. Étant équidisante des index (et pouvant donc être utilisé des deux mains), certains y voient un emplacement parfait pour rapprocher la touche backspace.
J’ai une meilleur approche —avec une autre touche magique.
L’autre touche magique ⎄
La force d’Ergo‑L, c’est de considérer qu’il y a peu de touche agréables à utiliser. Dès lors, on se focalise sur les symboles dont tout le monde à besoin pour frapper : les lettres, la ponctuation, et les diacritiques nécéssaire au français.
C’est la seule façon d’être universaliste et de correspondre au besoin du plus grand nombre. C’est donc une disposition qui n’apporte que le nécessaire, et ferme la porte à toute les possibilités apportées par Unicode. Enfin pas tout à fait. Pas sous Linux en tout cas qui possède encore une touche particulière. Une touche qui, brille autant par son utilité que son manque d’emplacement physique sur le clavier —la touche compose (⎄).
Cette touche, elle permet de frapper un symbole en en mélangeant d’autres.
Par exemple, ⎄--> donne →, ou encore ⎄-tm donne ™. Les séquences disponible de base dépendent de vos paramètres régionaux (ou locale). Vous trouverez ici les séquences composes les plus courantes disponible pour la locale en_EN, dont une bonne partie sont reprises en français.
Mais le plus intéressant, c’est qu’on peut ajouter nos propres séquences personnalisées. Pour ça il suffit des les ajouter au fichier ~/.XCompose pour les adapter à vos besoins.
L’avantage de cette méthode c’est que les séquences sont bien plus simple à mémoriser qu’une touche arbitrairement définie sur un clavier.
On peut y mettre ses émojis préférés, ou des symboles utiles à votre usage.
Parlant d’Ergo‑L et de la touche typo (★), nommée one dead key en anglais, j’ai naturellement une sécance ⎄-odk → ★
NB : Ne pas oublier de recharger sa méthode de saisie (ex. sous Gnome
ibus restart) ou de se relogger pour que les changements soient appliquésPro-tip : On peut, pour se simplifier la vie, en ajoutant des préfixes pour les séquences de mêmes types. Par exemple, dans mon fichier compose, tous les émojis commencent par le symbole
:. Cela permet d’éviter les collisions avec d’autres symboles tout en étant plus simple à mémoriser.
On peut même aller plus loin et utiliser un système simple de snipets grâce à la touche. Par exemple, ⎄-rdv, peut donner rendez-vous. Ça peut servir à écrire plus facilement son adresse courriel, son numéro de téléphone, ou d’autre informations pas trop sensibles quand même —le fichier est en claire.
À deux touches du bonheur
Avec Ergo‑L (version ISO a.k.a angle-mod), l’angle-mod, la touche ★ et la touche ⎄ idéalement positionnée, j’ai une disposition me permettant de taper en français, en anglais, d’avoir les symboles de programmation sous les doigts, et tout ce qu’Unicode peut offrir à la volée. Surtout, ça s’appuie sur des standards : Ergo‑L désormais intégré à Linux, Compose présent depuis longtemps dans les systèmes Unix.
Mais c’est l’angle-mod qui m’a appris la chose la plus importante. Je suis rentré dans le monde de l’ergonomie par la disposition, mais c’est probablement ce qu’il y a de moins important. La géométrie du clavier lui-même, la posture, l’environnement sont autant de choses qui font l’ergonomie. Ma vision s’est rapprochée de celle de Kazé et tient en 3 mots : confort sans blessures.
Taper en Ergo‑L, même parfaitement configuré, dans une position trolesque dans son lit… n’est pas ergonomique.